Face à la crise écologique, transformer l’agriculture francilienne !
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Béndicte MonvilleAssurer la souveraineté alimentaire de notre région dans un contexte de réchauffement climatique et d’effondrement de la biodiversité doit être une priorité de la politique régionale. L’épidémie de Covid-19 que nous traversons montre à quel point l’enjeu est important.

Pendant des siècles, l’agriculture francilienne s’est développée pour nourrir la population parisienne. Elle pourvoyait aux besoins d’une alimentation diversifiée et s’écoulait sur des marchés de proximité. Si la qualité des sols, la présence de Paris et du pouvoir royal encouragent très tôt la constitution de grandes propriétés foncières et les grandes cultures de céréales et oléagineux, l’élevage était l’allié indispensable d’une agriculture qui pourvoyait aussi à la demande en fruits, légumes et fleurs des marchés parisiens. 

Après la deuxième guerre mondiale, la révolution verte, c’est-à-dire l’extension des domaines de la mécanique et de la chimie à l’agriculture, encourage la croissance de la place du capital dans le processus de production agricole. Partout en France, la taille des exploitations augmente, tandis que leur nombre diminue* et les gains de productivité sont plus ou moins inversement proportionnels à la chute du nombre d’actifs travaillant dans l’agriculture**. 

La fin des trente glorieuses ne change rien à ces évolutions et, en Île de France, entre 1970 et 2010, la population active agricole est divisée par quatre tandis que la taille moyenne des exploitations agricoles franciliennes passe de 46 à 113 hectares et leur taux d’agrandissement ne cesse de croître. 

Ces changements ont favorisé la prééminence d’un modèle d’exploitation toujours plus proche de l’entreprise et l’atrophie des circuits courts qui ne concernent que 15% des exploitations agricoles franciliennes. Ces changements opèrent essentiellement au détriment des productions légumières, fruitières ou horticoles spécialisées et des systèmes de polyculture-élevage (entre 1970 et 2010, les cheptels bovin et ovin sont respectivement divisés par 5 et 6). La diversité des cultures recule, les cultures spécialisées disparaissent, effaçant les singularités géologiques et l’essentiel des produits agricoles consommés en Île de France sont importés via les marchés, national et international. À l’exception de la farine de blé tendre, dont 51% des 250 000 T consommées proviennent de blés franciliens. Cette évolution générale n’a pas été affectée par l’émergence de l’agriculture biologique qui, d’une part reste marginale en Île de France et d’autre part, n’induit pas toujours un changement de mode de production. L’agriculture biologique concernait en 2017, 300 exploitations et 15 000 hectares (déjà convertis ou en cours de conversion) soit 3% de la surface agricole francilienne. À titre de comparaison, les cultures utilisées pour la production de bioéthanol destiné à un usage carburant représentent 3% de la surface agricole française globale de céréales et de plantes sucrières. 

Pour autant l’appauvrissement de la diversité des productions agricoles franciliennes, leur destination essentiellement orientée vers l’exportation, la destruction de dizaine de milliers d’emplois n’a pas empêché la bonne performance des entreprises agroalimentaires franciliennes sur les marchés, puisqu’elles génèrent un chiffre d’affaires qui classe l’Île de France au premier rang des régions agricoles françaises. 

Un autre facteur menace particulièrement l’agriculture francilienne. Si partout en France, la surface agricole utile (SAU) à l’agriculture a diminué, passant de 63% du territoire métropolitain dans les années 50, à 52 % en 2018, elle est proportionnellement plus faible en Île de France où l’agriculture occupe 47% du territoire régional. Cette « déprise » est ici entièrement imputable à la consommation de terre par de grands programmes d’aménagement urbains et la multiplication des opérations communales d’urbanisation. 

Même si la consommation de terres agricoles a été ralentie après 2008 du fait de la crise économique, la promotion d’une politique régionale d’aménagement du territoire qui privilégie le développement des infrastructures routières constitue une menace supplémentaire pour l’Île de France. Dans le sud de la Seine-et-Marne par exemple, le plan anti-bouchon de la majorité régionale satisfait, à travers son soutien au développement routier, une des conditions nécessaires à l’urbanisation du plateau de Réau, encore majoritairement agricole.

En mai 2018, Valérie Pécresse, la présidente de Région, écrivait dans son « pacte agricole [ou] livre blanc pour l’agriculture francilienne à l’horizon 2030 » : « La France et son grenier à blé francilien peuvent et doivent continuer à imposer leur performance dans la course internationale en gagnant en efficacité et en réduisant ses coûts. » 

De fait, l’accent mis sur le développement des nouvelles technologies ou biotechnologies agricoles dont Valérie Pécresse a fait une des priorités de sa politique agricole est sans aucun doute la meilleure manière de permettre aux exploitations agricoles franciliennes de gagner encore en productivité et d’augmenter leur profitabilité sur des marchés internationaux très concurrentiels. 

Remembrement, expropriation et spécialisation ; Mécanisation, chimie et, maintenant, biotechnologie, forment les étapes d’un même processus d’intégration progressive de l’agriculture francilienne au capitalisme national d’abord, international ensuite. La terre n’y est plus considérée depuis longtemps comme un bien commun mais un actif, un capital comme un autre. 

Le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité confrontent nos sociétés humaines à des défis sans précédent historique. L’Île de France, région la plus riche de France, n’est pas épargnée. L’épidémie de Covid-19 y est même singulièrement plus violente qu’ailleurs vraisemblablement du fait du rôle joué par la pollution de l’air dans la transmission du virus mais surtout, de la plus grande occurrence de maladies dites de civilisation (diabète, obésité) ou environnementales (affections respiratoires, cancers) qui s’avèrent être des facteurs aggravants de la maladie ou des profondes inégalités sociales qui expliquent que les départements franciliens les plus pauvres représentent les territoires les plus touchés.

Cette crise sanitaire qui souligne la fragilité d’un modèle économique fondé sur une croissance illimitée de la production et de la consommation de biens matériels non-essentiels, nous rappelle également que la hiérarchie des activités et des métiers, tels qu’ils sont valorisés par le capitalisme néo-libéral, n’a rien à voir avec leur utilité sociale ou leur pertinence écologique.

Enfin, l’épidémie de Covid-19 révèle les fragilités intrinsèques d’un système d’approvisionnement des populations franciliennes dépendant à 80% d’importations en provenance d’autres régions de France ou du marché international et d’un réseau de distribution essentiellement constitué de grandes et moyennes surfaces.

Dans ces conditions, transformer profondément et durablement l’agriculture francilienne afin non seulement d’assurer notre souveraineté alimentaire mais aussi de restaurer nos écosystèmes et de créer des opportunités d’emplois pour des milliers de francilien·ne·s doit devenir un des objectifs politiques prioritaires pour une Île de France sociale et écologique.   

 

 * La moitié des exploitations agricoles disparait entre 1892 et 1955. Un rythme qui s’accélère et, en Île de France, le nombre d’exploitations agricoles a diminué des deux-tiers entre 1970 et 2010.
**  De 25% des actifs après la guerre à 1,8% aujourd’hui (à titre de comparaison le secteur agricole emploi en Chine 60% de la population)
Bénédicte Monville

2 réflexions au sujet de “Face à la crise écologique, transformer l’agriculture francilienne !

  1. Oui en effet cette crise sanitaire devrait ouvrir les yeux des franciliens….se nourrir est essentiel et bientôt nous perdrons totalement cette capacité. La souveraineté alimentaire doit être notre combat. Initions un combat régional avec je l’espère désormais plus d’actifs ».

  2. Cette phrase n’est pas vrai:
    « Enfin, l’épidémie de Covid-19 révèle les fragilités intrinsèques d’un système d’approvisionnement des populations franciliennes dépendant à 80% d’importations en provenance d’autres régions de France ou du marché international et d’un réseau de distribution essentiellement constitué de grandes et moyennes surfaces. »
    Certes, la prééminence des grandes surfaces est flagrante et regrettable, mais pendant la crise, la fermeture des marchés et de certaines petites boutique renforce cette prééminence. Difficile de trouver des légumes et des fruits en dehors d’elles. Je dirais,  » avec la crise, heureusement qu’il y a encore les grandes surfaces ». Mais il est vrai que la crise porte un sale coup aux producteurs d’IdF

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