Le COVID-19 : révélateur de la crise sociale
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Annie Lahmer soulève les angles morts de la politique de confinement, qui a oublié de larges franges la population Francilienne.
La réponse des autorités publiques face à l’épidémie que nous traversons illustre parfaitement quels sont les intérêts défendus, quels sont les intérêts négligés. Tout d’abord, avant le confinement, la priorité était bien de maintenir le régime de croissance tel quel, avec quelques aménagements, les plus indolores possibles. Ensuite, face à l’engorgement des hôpitaux et à la pénurie d’équipements de protection, la décision du confinement généralisé s’est imposée. Ce qui est apparu à ce moment-là c’est la perception que se font les dirigeants politiques et les administrations de la population française. Une perception bien restrictive. En effet, tel qu’il a été conçu, annoncé, régulé, le confinement n’a paru s’adresser qu’à une part de la population jouissant déjà d’un certain nombre de privilèges : un logement stable et vivable, des revenus monétaires réguliers et légaux, une existence légale pouvant être constatée par les forces de police. 
Or, comme le savent bien toutes les personnes impliquées dans des actions de solidarité ou d’assistance, du bénévole en maraude à la technicienne de l’action sociale en passant par le voisin, la sœur ou l’ami.e d’enfance, la réalité de l’Île-de-France ne correspond que très peu au mode de vie supposé « normal » de classes moyennes intégrées et disposant d’une sécurité économique minimale. 
En plus des familles confinées dans des appartements trop petits, trop mal isolés, en plus de toutes les personnes confinées avec des individus dont elles craignent les violences, il faut prendre en compte les 9% de Francilien.ne.s qui sont « à la rue » ou vivent dans des logements où il est impossible de rester confinés. Foyers, squats, centres d’hébergement, bidonvilles ou véhicule personnel sont autant de logements qui n’en sont pas aux yeux des autorités. Hors période de crise, ces populations sont invisibilisées, harcelées ou ignorées par les pouvoirs publics et notamment les forces de police. Puisque ces situations n’existent pas aux yeux des thuriféraires de la « start-up nation » rien n’a été prévu pour leur confinement. 
Il serait quasi-impossible de dresser un tableau exhaustif des situations ou des types de population laissées à l’abandon voire privées purement et simplement de toute ressource vitale du fait du confinement, sans anticipation de leurs besoins, sans solution. Je pense par exemple à ce jeune homme ayant quitté le domicile familial surpeuplé pour vivre le confinement dans sa voiture et verbalisé plusieurs fois par jour. Je pense aux personnes tirant leur revenu de la prostitution, auxquelles aucune solution n’a été proposée, leurs revenus ne s’inscrivant pas dans les circuits normés du salariat ou de l’entreprise privée. Je pense aux personnes en situation irrégulière pour qui le confinement s’est matérialisé par un accroissement des risques d’être contrôlées. Je pense à toutes les personnes tirant leurs revenus de l’économie informelle ou de la mendicité, rarement les plus aisé.e.s d’entre nous, qui ont été purement et simplement privé.e.s de toute forme de revenu et sommées de disparaître de l’espace public. Je pense aux personnes détenues, condamnées ou non, qui ont été littéralement cloîtrées et abandonnées à leur sort. Je pense aux personnes en situation de handicap vivant en foyer ou non, pour qui, là encore, rien n’a été prévu. Je pense aux personnes dépendantes de produits qu’on ne trouve ni en pharmacie ni dans les bureaux de tabac qui se sont vues imposer un sevrage total du jour au lendemain. Je pense aux mineurs étrangers isolés qui  pour certains ont été placés et d’autres hébergés  dans des chambres d’hôtel payées par des associations, parfois sans aucun moyen de se nourrir, livrés à eux-mêmes. Je pense à ces étudiants étrangers, ou non, qui doivent leur survie à des petits boulots ou à l’aide de parents eux même précarisés par la crise que nous vivons. Sans oublier tous les foyers précaires vivant dans de sinistres chambres sans cuisines, qui sont bien souvent des femmes seules avec enfants dont la charge mentale devient intenable.  
Cet aveuglement politique, cette capacité à sélectionner les humain.es est certes d’abord critiquable. On le sait, le capitalisme n’accorde pas la même valeur à la vie de chacune et chacun d’entre nous, et l’État s’aligne. Mais au-delà, y compris en prenant en compte les motivations principales du Gouvernement (maîtriser l’épidémie et protéger l’Économie), il est aberrant que tant de populations aient été abandonnées en première ligne de la contamination. Car chaque personne contaminée est potentiellement contaminante, et que nulle, même la plus riche, même la plus égoïste, n’a intérêt à ce que l’épidémie ait les moyens de rebondir massivement sur les habitant.e.s d’un squat ou d’un bidonville, d’une prison ou d’un CRA.
Fort heureusement, les réseaux d’amitié, de soutien, de solidarité, les associations de tous les champs de l’action sociale, certaines collectivités aussi,  se sont mobilisées en temps de confinement comme ils et elles se mobilisent au quotidien. Mais quand ces actions sont insuffisantes en situation « normale » de crise sociale, elles semblent dérisoires au regard des enjeux du confinement. 
Depuis plusieurs années, l’aide médicale inconditionnelle, l’aide médicale d’état, mise en place en 1999 sous le gouvernement Jospin, est conspuée par de nombreux responsables politiques et éditorialistes désireux d’exposer ainsi leur tolérance aux opinions racistes. On mesure aujourd’hui combien l’accès universel aux soins est une condition de survie collective et que la santé de chacune et chacun dépend de celles de toutes et tous. 
En attendant d’avoir de réelles études sur la différenciation sociale des contaminations, on peut d’ores et déjà constater que le Coronavirus ne frappe pas aveuglément. On peut aussi constater que l’État ne dirige pas ses efforts vers la population dans son ensemble et qu’il a besoin d’être alerté, sollicité, interpellé par des citoyennes et citoyens pour daigner (et encore pas toujours) agir à destination des populations qu’il réprouve.
De cela aussi il faudra continuer à discuter le jour d’après.
Annie Lahmer